Transcription Chemsex, rencontre avec un médecin spécialiste en matière d'addictions
Voici un nouvel épisode du podcast Sexosafe, avec AgendaQ et Strobo mag.
Le chemsex, c’est-à-dire la prise de produits pendant les relations sexuelles, semble une pratique de plus en plus visible dans la communauté gay. Thibault, médecin généraliste et spécialiste des addictions au centre de santé le 190, nous éclaire sur le phénomène et ses répercussions sur la santé.
Journaliste
Bonjour Thibault.
Thibault
Bonjour.
Journaliste
Quel est le profil des patients chemsexeurs que tu reçois ?
Thibault
Alors, je reçois plusieurs profils différents, vraiment des profils très très variés. On voit des personnes qui sont consommatrices occasionnelles, des personnes qui consommatrices beaucoup plus fréquemment, des personnes qui ont des problèmes, des personnes qui n’en ont pas. Du coup, on a une grosse variété de profils. Après, au niveau de l’âge, on voit tous les âges, au niveau des modes de consommation, on voit tous les modes de consommation : des personnes qui prennent par snif ou par la bouche, des personnes qui vont jusqu’à l’injection. C’est plutôt en termes de proportion de personne qu’on voit. Il y a moins d’injecteurs, bien sûr. Et puis au niveau des problèmes que ça peut poser. Il peut y avoir beaucoup de situations différentes, avec des proportions qui sont encore difficiles à évaluer aujourd’hui en termes de consommation plus ou moins risquée.
Journaliste
Alors justement, quels sont les risques pour leur santé ?
Thibault
Il y a différents risques. Le premier risque, je pense que c’est un risque sur la santé sexuelle justement. Le premier impact des produits dans le cadre du chemsex, c’est un impact sur la sexualité, sur la difficulté à avoir un rapport avec l’autre sans produit, même de manière mécanique, à avoir une érection ou à jouir dans les délais qui conviennent à la personne. Il peut y avoir des conséquences assez rapides sur la sexualité. Et puis après, il y a des conséquences, bien sûr, en termes d’addiction, il y a des conséquences en termes de physique, d’infection au VIH, à l’hépatite C, des conséquences liées à l’injection, qui peuvent dégrader les bras, abimer les veines, créer des abcès, des infections locales, ou bien même jusque des infections du cœur. Les veines abimées peuvent créer ce qu’on appelle des œdèmes, ce sont des gonflements des bras, des mains, un certain nombre de conséquences physiques, visibles aussi par la suite. Et puis, au niveau plus sexuel, globalement, dans la désinhibition liée à l’usage de ces produits-là, on se dit qu’il y a un surrisque de maladies sexuellement transmissibles, du VIH, et c’est aussi pour ça qu’on conseille aux personnes qui consomment.
Sur le plan psychologique, y a pas mal de risque aussi. Y a des personnes qui peuvent, du fait des produits, déclencher ce qu’on appelle des bouffées délirantes, un délire qui se déconnecte de la réalité. Souvent, c’est paranoïaque. Y a beaucoup de paranoïa, des personnes qui se sentent persécutées chez elles, qui vont avoir des comportements inadaptés.
Il peut y avoir aussi des conséquences aussi sur l’humeur, sur la dépression, sur le fait de se sentir bien dans sa vie au quotidien, à plus ou moins long terme, quand même. Ça peut déclencher des maladies psychiatriques aussi, qui étaient préexistantes, probablement. Mais on voit des personnes qui ont besoin ensuite d’un traitement assez long et chronique suite à l’usage de ces produits.
Journaliste
Alors, à quel moment faut-il consulter un spécialiste ?
Thibault
Il faut consulter un spécialiste à partir du moment où on pense avoir un problème. Il ne faut vraiment pas hésiter à consulter quand on pense avoir un problème avec ça. Mais je pense aussi qu’il faut consulter avant, pas forcément un spécialiste, il faut consulter une personne qui connait un petit peu les produits, qui sait de quoi il s’agit, et qui peut faire aussi justement de la réduction des risques, pour aller chercher les informations qu’on n’a pas forcément. Même de l’expérience du 190, on voit qu’il y a plein de personnes qui pensent avoir les informations, qui sont très calés sur la réduction des risques et finalement, quand on reprend, ben y a des petits détails qui peuvent changer la donne et limiter les risques à la fois liés aux produits, mais aussi des risques sexuels, justement. Et puis, de tout ce qu’il y a autour dans la sexualité, du rapport à l’autre, de l’estime de soi, de la question de la performance et toutes ces questions-là qui sont englobées dans le chemsex. Il peut y avoir un déclic, mais il peut aussi y avoir des situations qui sont assez typiques et qui peuvent faire penser qu’il y a un problème : le fait de consommer plus fréquemment, ça peut être intéressant de consulter pour faire le point et savoir vraiment où on en est. A partir du moment où on se rend compte qu’on a du mal à résister aussi au produit quand il est là ou même quand on en a envie et que finalement cette envie nous dépasse un petit peu, là c’est que possiblement, il y a un problème aussi. A partir du moment où on se rend compte aussi que la sexualité est plus sous produits que sans, ou que la sexualité sans produit perd un peu de sa valeur, qu’elle est moins bien qu’avant, qu’elle nous intéresse moins. Ça aussi, ça aussi ça peut être une raison pour consulter. Et puis après, il y a aussi le phénomène de tolérance, quand on se rend compte que la dose nécessaire pour avoir les mêmes effets est de plus en plus importante. Là pareil, ça peut être nécessaire de consulter. Ça peut être des signes d’addiction. Dans les signes d’addiction aussi, il y a les conséquences sur la vie sociale, à partir du moment où on se rend compte qu’on rate des rendez-vous au travail ou des rendez-vous amicaux. Finalement, on dépense beaucoup d’argent dans les drogues, alors qu’on aimerait économiser ou dépenser ça ailleurs. C’est pareil, ce sont des signes qui peuvent nous montrer que ça dépasse un petit peu les limites qu’il s’était fixé à la base.
Journaliste
Quels sont tes conseils pour les usagers du chemsex ?
Thibault
A partir du moment où on consomme, de bien s’informer. Enfin, en fait, même de s’informer avant de commencer à consommer. C’est rarement le cas. Mais dans l’idéal, c’est ça qu’il faudrait faire. C’est vraiment savoir ce qu’on prend comme produits, quels sont les avantages de ces produits, qu’est-ce que ça peut procurer, qu’est-ce que ça peut faire. Et puis, quelles sont les conséquences négatives aussi, et de pouvoir avoir ces informations-là pour peser le pour et le contre et faire le choix de la consommation ou pas en conséquence. Il y a énormément de jeunes, par exemple, de moins de 26 ans, qui sont beaucoup exposés aux produits, et qui consomment sans trop savoir. Alors que justement, chez eux, il y a des conséquences qui peuvent être plus importantes et qui sont particulièrement vulnérables aux addictions, parce que le cerveau se développe encore jusqu’à 26 ans et que l’impact des produits sur le cerveau est plus important. Et il y a pas mal de petites choses comme ça dans la consommation qui ne sont pas toujours sus. Il y a des sites internet avec pas mal d’informations déjà sur pas mal de produits. Et souvent, ce sont des sites internet qui sont lus un peu en diagonale. Donc moi, ce que je propose souvent, c’est de consulter justement soit des accompagnateurs communautaires, des personnes, des addictologues, même, qui connaissent un petit peu ces produits-là et le contexte du chemsex, ou même justement dans des centres de santé sexuelle, au médecin de PrEP, voilà, des personnes qui seraient susceptibles d’orienter ou de donner des conseils de réduction des risques ou même de donner un nom d’une personne qui pourrait apporter les informations nécessaires.
Journaliste
Merci beaucoup, Thibault.
Thibault
De rien. Merci à vous.
Journaliste
Si vous consommez des produits psychoactifs lors de vos relations sexuelles ou si vous avez un ami qui pratique le chemsex et qui est en difficulté, n’hésitez pas à solliciter les médecins des CeGiDD et autres structures communautaires pour les discuter ouvertement. Découvrez d’autres sujets liés au chemsex sur le site et les réseaux sociaux de Sexosafe.