Transcription Un témoignage sur le chemsex

Voici un nouvel épisode du podcast Sexosafe, avec AgendaQ et Strobo mag.

Journaliste

Pratiquer le chemsex, c’est prendre des produits psychoactifs, des drogues, pendant les moments de sexe. Certains gèrent assez bien leur consommation, pendant que d’autres tombent assez vite dans l’addiction, parfois sévère. Nous avons rencontré Valentin, qui nous raconte son parcours, et pourquoi il a arrêté le chemsex.

Valentin

J’ai passé toute ma vie à me protéger, à prendre des précautions, porter des préservatifs, chose que sur les dernières années, j’avais du mal.

J’ai vécu pendant 13 ans avec un garçon qui était séropositif. On a dû faire très attention à notre sexualité.

On s’est séparé en 2010 et en 2016, il y a eu l’apparition de la PrEP. J’étais dans les premiers à en bénéficier. C’est vrai que les quelques mois, voire quelques années juste avant ça, je prenais un petit peu plus des risques parce que j’arrivais plus à porter un préservatif parce que j’avais envie de baiser avec plus de liberté.

Et puis, il y avait quelque chose qui me faisait très envie et que je n’avais jamais vraiment abordé, c’était de pouvoir goûter le sperme, de pouvoir prendre du sperme dans la bouche, de pouvoir avaler du sperme. Et la PrEP m’a donné cette liberté.

Donc j’ai commencé à avoir une sexualité beaucoup plus libre et sans contrainte. Il y a eu une espèce de frénésie sexuelle à ce moment-là grâce à la PrEP, de sortir plus, d’aller dans des clubs, dans des sex clubs, de faire des plans avec des mecs, de faire des plans à plusieurs.

Et puis, je n’avais jamais pris de drogue de toute ma vie, à part un joint de temps en temps. Mais je n’avais jamais pris ni de cocaïne ni quoi que ce soit d’autre. Appelons ça peut-être la crise de la cinquantaine, fin de la quarantaine. J’ai eu envie voilà de tester, de goûter des choses, de faire des choses que je n’avais jamais faites. Et c’est vrai que c’est la période où les applis se sont largement démocratisées et la facilité de rencontrer des mecs près de chez soi.

Donc j’ai fait plus de rencontres par ce biais-là. Et puis de me retrouver avec plusieurs mecs et d’avoir l’occasion de goûter de la cocaïne déjà, et puis très rapidement, ça a été la 3MMC, ça m’a beaucoup plu parce que ça m’a donné une liberté, une sensation d’invincibilité, de force, d’être capable d’aller plus loin, de faire des choses que je n’aurais peut-être pas faites avant. Et puis j’ai goûté le GHB aussi, et puis ça, je n’ai pas supporté. Ça m’a rendu malade, et je suis resté sur essentiellement la 3, que je commandais, que je me faisais livrer en petite quantité chaque fois, parce que suis quelqu’un de… Même si je voulais goûter, je voulais essayer des choses, j’ai toujours eu un peu peur de tout et j’ai voulu faire attention à ce que je faisais (rires).

Ça a dû durer à peu près, je dirais, sur un an et demi, avec un début où j’ai pris un petit peu, et puis une période où j’ai eu un peu plus de régularité sur la prise de prods. Donc je prenais en petite quantité mais de manière assez régulière, une à deux fois par semaine, avec des moments parfois, ça pouvait être deux fois dans le mois ou trois fois, où je faisais des soirées où je… Voilà, des soirées qui durent toute une nuit, où je prenais plus, où je devais arriver à cinq, six, huit traces dans la nuit. Jusqu’à huit traces, ça a été mon maximum. Après, y a eu une fois où j’ai voulu tester le slam aussi. Ce n’est pas vraiment une volonté, mais un jour on m’a proposé de me slamer et je me suis dit « pourquoi pas ? », j’ai voulu essayer. Et ça, c’est quelque chose qui m’a fait doublement peur, parce que la descente a été très dure après. Ça a duré deux jours. Le plaisir a été intense à un point extraordinaire. En fait, c’est vrai que j’ai eu peur du plaisir que j’ai eu, de l’intensité de ce plaisir, de cette montée extraordinaire. J’ai eu peur aussi de me dire ce que j’entendais dire, que les gens qui se droguaient, souvent ne retrouvaient pas l’intensité de plaisir de la première fois. Donc pour moi, ça aura été une seule et unique fois. J’ai eu peur de la descente parce que la descente après a été longue et difficile. Enfin, je suis quand même quelqu’un d’un peu fragile au niveau santé et j’aurais pu y rester. Je me suis fait piquer 3 fois dans cette soirée-là et je me dis que c’était complètement inconscient. Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire ça. Alors je ne le regrette pas, je suis content d’avoir fait cette expérience. Mais je me dis que j’ai été un peu faible. J’aurais pu faire un slam, mais en faire trois, c’était beaucoup dans une soirée. Voilà, c’est peut-être une mise en garde contre moi, contre ma faiblesse. Donc je me suis limité après ça au snif, à prendre des traces. Je me suis fait un groupe d’amis avec qui je faisais des plans à plusieurs et qui me disaient qu’ils n’étaient pas accrocs aux drogues et qu’ils pouvaient arrêter lorsqu’ils voulaient. Mais je voyais bien que, lors de ces soirées, ils étaient obligés de prendre des produits. Et moi je n’avais pas envie d’en prendre systématiquement, on pouvait arriver à prendre huit, dix traces de 3MMC. Et après, j’avais du mal à m’endormir. J’étais stressé. J’étais mal. J’avais des descentes avec des angoisses. J’avais le cœur qui battait vite. J’étais… et très souvent, je me retrouvais seul chez moi, dans mon lit. Alors quand je partageais le lit avec quelqu’un, ça allait, parce que j’étais plus rassuré. Mais lorsque j’étais tout seul, les après étaient toujours difficiles. Donc j’ai voulu réguler un peu, prendre moins. J’ai essayé de faire attention. Parce qu’il y a eu un moment donné où je me suis rendu compte que, comme c’était agréable de baiser avec des prods, ben même quand j’étais seul, il m’arrivait d’avoir envie de prendre un peu de 3MMC, de me goder. Et je trouvais ça un peu pitoyable de faire ça tout seul. Donc j’ai préféré essayer de limiter aux soirées où j’étais avec des potes. Mais au bout d’un moment, je me rendais compte que ces gens, même si je les aimais beaucoup, c’étaient systématiquement des plans comme ça et qu’il n’y avait pas autre chose et que je voyais moins mes amis classiques, je dirais, avec qui je pouvais faire des sorties autres, des cinés, des spectacles, des tas d’autres choses. Donc ça m’a fait un petit peu peur de tomber là-dedans. J’ai eu peur de l’addiction. Je me suis rendu compte que, en fait, cette liberté sexuelle, c’était plus une addiction à des produits. Je l’ai vu dans certaines soirées, où, au bout d’un moment, les mecs ne baisent plus, prennent des produits et sont sur leur téléphone à chercher qui d’autre pourrait venir rejoindre la soirée. Je me souviens de fins de soirées, comme ça, que je trouvais pitoyables, où finalement, j’avais qu’une envie, c’est d’aller me coucher parce qu’il ne se passait plus rien et que moi, ce qui m’intéressait dans tout ça, c’était de jouir de ma sexualité, de prendre, de décupler mon plaisir. Et je me rendais compte que mon plaisir n’était plus là à partir du moment où c’est une addiction, à un besoin de se droguer et où la notion de plaisir et de jouissance commune n’est plus là.

Et j’ai essayé de réduire, petit à petit. Et puis un jour, je me suis dit « bon, j’arrête ». Enfin, j’ai arrêté sans m’obliger à m’arrêter et en me disant… En laissant une porte ouverte, en me disant « si on me propose, si j’ai une occasion, si je trouve ça bien sur le moment, je reprendrai de la 3 ».

Et puis, je n’ai jamais eu l’occasion. Un mois est passé. Deux mois sont passés, trois, six, douze, un an, deux ans. Ça fait, je ne sais pas, deux, trois ans que j’ai plus pris de 3MMC. Et je reste toujours dans le même état d’esprit de me dire « si on me propose, si j’ai une occasion un soir de prendre, d’en prendre un petit peu et que c’est dans un cadre agréable, et pas un cadre de consommation pour une baise intense. Si c’est avec un mec avec qui je me sens bien, si c’est… » Je ne suis pas contre l’idée d’en reprendre. J’ai repris un petit peu de coke de manière très sporadique et en toute petite quantité. Et j’essaie de prendre mon plaisir avec d’autres chose. Alors je me suis mis à fumer depuis… Je fume, ça aussi j’essaie de réguler, de peu fumer, mais euh voilà, le poppers, une bière, ça me suffit. J’arrive à vivre avec ça. (rires)

Aujourd’hui, on est en mai 2021. Cette période date d’il y a à peu près trois ans. Ça s’est terminé il y a à peu près trois ans. C’est une période qui a été une période de découverte, une période de stress aussi. Mais je suis content d’avoir vécu cette période parce que je suis satisfait du fait d’avoir… géré les choses, d’avoir gardé la barre et ne jamais être tombé dans un excès, ne jamais avoir été trop loin. J’ai réussi à avoir cette force de caractère, qui fait que je n’ai pas pris trop de risques, et que j’ai décidé de mettre un terme à tout ça. Et ça a été quelque chose de positif pour moi. J’ai toujours été dans la limite, mais en sachant toujours maîtriser les choses, de toujours avoir la conscience, même en fin de nuit de me dire « bon là je ne reprends plus, dans une heure je m’en vais, je prends un taxi, un Uber, je rentre chez moi, parce qu’il me faut tant d’heures de sommeil, j’ai besoin de temps pour moi ». J’ai goûté, j’ai été un peu loin dans certains trucs, mais j’ai réussi à ne pas plonger.

Journaliste

Merci Valentin pour ce témoignage. Nous vous proposons d’écouter les deux autres épisodes du podcast Sexosafe sur le sujet : l’un avec un médecin, l’autre avec un acteur associatif qui accompagne les chemsexeurs.